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La République du Congo, pays d'Afrique centrale, autrefois colonisé par la France pour son bois précieux, son caoutchouc, son ivoire et son sucre, est un des premiers pays du continent à adopter la télévision. En 1962, deux ans après l'indépendance, le pays construit les studios de TéléCongo dans le quartier de Bacongo au Sud de sa capitale, Brazzaville. C'est là que se trouve aujourd'hui ce que Sabiya Mapaka considère comme « La première richesse du pays, plus précieuse que le pétrole, l'or ou le bois » : des bobines et des cassettes qui renferment toute la mémoire audiovisuelle du pays.
Le site avait pourtant sombré dans l'oubli, totalement délaissé en 2009 lors du déménagement de la télévision nationale. En 2020, les fragments de cette mémoire collective ont trouvé un protecteur en Hassim Tall Boukambou, cinéaste et archiviste, auteur de la Trilogie Révolutionnaire(s), qui fédère une jeunesse volontaire pour conserver et transmettre ce trésor.

Parmi eux, Sabiya Mapaka, jeune femme vive et engagée, partage son quotidien entre la Maison des Archives, où elle travaille bénévolement, et l'Office du Tourisme. C'est en 2021, alors qu'elle était encore étudiante en Histoire, qu'elle s'est prise de passion pour le patrimoine. « Je voulais étudier l'histoire de l'art parce que j'aimais les films français, surtout ceux qui parlent d'art. J'étais impressionnée par leur façon de décrire une réalité que moi je ne voyais pas, mais qu'eux parvenaient à retranscrire à travers l'image. Malheureusement, il n'y avait pas d'histoire de l'art à l'université, alors j'ai poursuivi en Histoire et Civilisations africaines. Aujourd'hui, je préfère les documentaires. »
Elle nous raconte ce qui l'a menée à fréquenter la Maison des Archives : « En 2021, alors que j'étais étudiante, j'ai d'abord été sélectionnée pour participer au projet ERPA, une formation consacrée à la recherche pluridisciplinaire des archives. C'est dans le cadre de cette formation que j'ai découvert les archives audiovisuelles lors d'une visite. J'y ai également rencontré le porteur du projet, Hassim Tall Boukambou. Puis il y a eu une grève à l'université, alors au lieu de rester à la maison, j'ai décidé d'aller aux archives aider, et c'est devenu ma passion. Pour l'instant, le projet est encore naissant et nous sommes encore à l'étape du nettoyage. Bientôt nous pourrons numériser et ensuite nous passerons à la restauration. Ma prochaine passion. »

Sabiya Mapaka profite des réseaux sociaux et de TikTok pour sensibiliser les jeunes et les inclure dans ce projet de préservation : « Pour la petite histoire, la Maison des Archives audiovisuelles du Congo se trouve dans un bâtiment qui date de 1962. En 2009, lorsque le Congo a bâti une nouvelle structure pour accueillir la télévision, ils ont déménagé en laissant derrière eux toutes ces bobines. Et donc, de 2009 à 2020, ces archives étaient à l'abandon. Il a fallu ce projet-là pour rappeler aux Congolais que nous avons un patrimoine audiovisuel qui dort et qui est négligé.
Récemment par exemple, il y a l'ancien Ministre de la Culture (le poète et dramaturge Maxime N'Debeka) en visite aux archives qui m'a interpellée en me disant : "Je croyais que ces archives avaient été détruites pendant la guerre civile de 1997". Et ça a été un choc pour lui d'apprendre que non, que c'était toujours là. Et donc, pour moi, communiquer sur ce bâtiment qui conserve cette mémoire et toucher les gens, c'est quelque chose de très important. Je continuerai de prêcher la bonne parole, les archives, les archives, les archives !
Aujourd'hui, parce qu'on communique, les jeunes sont vraiment intéressés à l'idée de sauvegarder ce patrimoine et de venir travailler volontairement ici. Lors de ma dernière vidéo, j'ai été surprise de voir autant de jeunes motivés à organiser une cagnotte pour réfectionner le toit du bâtiment. Les jeunes aiment créer du contenu et raconter des histoires. Ce bâtiment, qui abritait autrefois les studios de Télé Congo, leur parle : ils s'y projettent et y voient un lieu où l'on a créé, raconté et transmis des histoires. Pour eux, c'est un patrimoine vivant qui peut aussi inspirer leur propre créativité. »

La République du Congo détient une importante collection radiophonique de La France Libre de 1940 en plus du fonds de la Maison des Archives composé, en grande majorité, de tout ce qui passait à la télévision depuis l'indépendance jusqu'en 2007 : les émissions, les journaux, les discours politiques, du théâtre filmé (art très populaire au Congo) et quelques films, qui attendent urgemment d'être numérisés pour ne pas disparaître sous l'effet de la chaleur et du temps. « Ce sont des conditions de conservation archaïques. Parfois à même le sol ou sur les étagères en bois. Les bobines sont les supports les plus fragiles, chaque jour, on en perd. » Une grande partie des archives des années 60-70 est, par conséquent, perdue, irréversiblement endommagée par l'humidité, la chaleur et le manque de soin. Pour autant, les pouvoirs publics ne prévoient presque rien pour lutter contre la disparition de cette mémoire : « Leur silence face à la situation des archives nous pousse à nous interroger. Ils connaissent l'état de ces archives, ils savent ce qu'elles représentent, et pourtant, pourquoi donnent-ils parfois l'impression de ne rien voir ? Ces archives, ce sont leurs discours, leurs décisions, leurs réalisations. C'est une partie de l'héritage qu'ils laisseront à leurs enfants, à leurs petits-enfants, mais aussi à tout un peuple. Alors, est-ce fait à dessein ? Est-ce que cela pourrait contribuer à maintenir la jeunesse dans la situation où nous sommes aujourd'hui ? Pensent-ils que le fait de ne pas connaître notre histoire nous rend plus facilement manipulables ? Car lorsqu'on sait qui a fait quoi, qui a dit quoi et dans quel contexte, on commence à se poser des questions et les bonnes. Mais quand on ne sait pas, comment peut-on se les poser ? »

Pour mener à bien ce projet qui nécessite des besoins financiers, humains et matériels importants, l'INA, l'Institut national de l'audiovisuel français, apporte son soutien en intervenant notamment aux côtés des archivistes pour aider la République du Congo dans ce processus de conservation et de numérisation. Un geste perçu de façon ambivalente par les Congolais : « Du point de vue d'une partie des Congolais, l'expertise est la bienvenue parce que l'INA est une institution nationale respectée et, au vu de la façon dont elle préserve la mémoire française, c'est à féliciter. Mais du point de vue politique, certains Congolais perçoivent ça comme un manque de respect. Le Congo est un pays souverain qui peut faire les choses bien. Avoir un partenariat, c'est bien, mais dépendre d'un autre État pour conserver sa mémoire, c'est un problème. »

Mais dans la carrière de cette jeune historienne et médiatrice, il y a des moments où tout cet investissement humain, même rudimentaire, prend tout son sens et sa valeur : « Un moment qui m'a émue, c'était lors de la projection du film Congo-Océan : un chemin de fer et de sang, un film documentaire qui a été réalisé à partir de certaines de nos archives audiovisuelles. Et à la fin de la projection à Canal Olympia, au vu de l'atrocité des images projetées lors du documentaire, tous les Congolais unanimement se sont levés pour chanter l'hymne national. Ils ont pris conscience de ce que les archives nous apportent. C'est un combat à mener. C'est ça le but du projet : rendre accessible la mémoire et les archives aux chercheurs, aux historiens, aux journalistes, cinéastes, et aux citoyens congolais. Parce que conserver, juste pour conserver, ça ne sert à rien. On doit conserver pour les utiliser, pour écrire l'histoire passée et future. Faire vivre la mémoire collective congolaise. »


Aujourd'hui, Hassim Tall Boukambou, Sabiya Mapaka ainsi que d'autres volontaires travaillent sans relâche pour faire de la Maison des Archives un lieu de fédération autour d'une mémoire vive qui retrace près de 130 ans d'Histoire du pays, entre les émissions populaires comme Kéba Na Caméra, les grands discours politiques et les images d'archives du temps de la colonisation, pour les artistes, les chercheurs et les historiens, mais avant tout pour le peuple.
Entretien réalisé en février 2026.







